Pour les 25 ans de la Compagnie Théâtrale « La Chélidoine »
Ateliers-débats sur la décentralisation théâtrale
(12 et 13 mai 2012 à Saint-Angel en Corrèze)
Plan de l'intervention d'ouverture de Jack RALITE
En guise de postface, texte d'un ouvrier fréquentant les initiatives culturelles d'un comité d'entreprise, la CCAS.
Ouverture :
D'où venons-nous ?
De la pensée et de l'action culturelle du Front Populaire, de Jean Zay et du Conseil National de la Résistance.
Un cas : l'expérience Vilarienne
Caractéristiques de cette époque :
Une bataille acharnée et de tous les jours pour le théâtre populaire, sa liberté de création, sa maîtrise de ses outils de production, ses rapports vivants avec la population et la revendication du 1% pour le budget national de la culture, interventions des Collectivités Territoriales et des Comités d'Entreprises.
Le ministère Lang de la Culture à partir de 1981 :
Privatisation de TF1 par la loi Léotard du 30 septembre 1986 selon la règle du « mieux disant culturel ».
Lancement des États Généraux de la Culture le 9 février 1987 au Théâtre de l'Est Parisien (TEP) à Paris.
Négociations du GATT aboutissant le 15 décembre 1994 à la création de l'exception culturelle
Outre les interventions multiples des États généraux de la culture, François Mitterrand leur apporte son soutien fin 1993 à Gdansk (Pologne) et un peu plus tard au Sommet de la Francophonie, Jacques Toubon étant ministre de la culture.
Contre offensive américaine
Substitution de la notion de « diversité culturelle » au principe de « l'exception culturelle » en 1999 lors d'une rencontre des ministres européens de la culture
  1. Donner en matière d'art à la population ce qu'elle demande,
  2. Donner aux artistes des obligations de résultats,
  3. Donner aux subventions un caractère aléatoire,
  4. Donner l'autorisation à des expériences de ventes d'oeuvres du patrimoine,
  5. Donner la possibilité de casser les rentes en matière de droit d'auteur,
  6. Donner aux industries culturelles les meilleures chances de se développer.
Les états généraux avaient raison : « Quand un peuple abandonne son imaginaire aux grandes affaires, il se condamne à des libertés précaires ».
« La culture ne doit pas plier devant le commerce. C'est elle qui nous donnera les armes pour répondre à ce nouveau défi de l'aventure humaine qu'est la mondialisation (...) Les oeuvres de l'esprit ne peuvent être réduites à l'état de marchandises (...) Dans cet univers où règnent la compétition et la course aux profits, le rôle des États, la fonction du droit, la vocation des institutions d'arbitrage international ou national est de fixer les règles du jeu (...) Cela vaut singulièrement pour la culture et la création, activités irréductibles aux lois du marché » déclarait le premier Président Corrézien de la République, Jacques Chirac, à l'Élysée le dimanche 2 février 2003. J'y étais, j'ai pris la parole et j'ai conclu avec Zola : « Savoir où l'on veut aller c'est très bien. Mais il faut encore montrer qu'on y va ». Et j'ajoute : « La crise ne rend pas la culture moins nécessaire, elle la rend plus indispensable. La culture ce n'est pas un luxe dont en période de disette il faudrait se débarrasser. La culture c'est l'avenir, c'est le redressement, c'est l'instrument de l'émancipation ». « Comme le disait Baudelaire : Le meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité, c'est la culture » déclarait François Hollande, deuxième corrézien Président de la république aux Biennales Internationales du Spectacle à Nantes, le 19 janvier dernier.
Tout ce développement montre avec quelle intensité se sont déroulées les batailles pour la culture, et illustre un fait international auquel la France n'a pas échappé, même si cela s'est produit plus tard qu'ailleurs : Au cours des années 1970 ce qui caractérisait l'après-guerre et qui avait été défini par les alliés à Philadelphie le 10 mai 1944 à savoir : « La première déclaration internationale des droits à vocation universelle » qui faisait prévaloir la justice sociale sur le marché global a connu un grand retournement dont Madame Thatcher, puis Ronald Reagan ont été les premières figures de proue. La France y est venue peu à peu dans la finance, dans l'industrie puis dans l'ensemble de la société. Le but était de faire passer la dogmatique ultralibérale comme un fait de nature s'imposant sans discussion possible à l'humanité toute entière.
La gestion industrielle des hommes n'a plus été cantonnée aux usines, mais s'est affirmée comme principe de gouvernement.
C'est la restauration de « l'ordre spontané du marché », c'est l'appel obligatoire à défaire méthodiquement l'héritage social de la résistance, c'est mettre le « grand retournement » à l'abri des urnes en détrônant la politique. Ces nouveaux fondamentaux ignorent la coopération et promeuvent la confrontation. C'est la république des affaires qui au niveau européen a donné la « démocratie limitée » celle qui ne considère les résultats d'un scrutin que s'ils répondent aux voeux des dirigeants qui l'organisent. On assiste à une privatisation de l' « État providence », à une pulvérisation du droit en « droits subjectifs ». Cette déconstruction fait perdre au droit social sa capacité de rendre les citoyens solidaires. Les services publics sont doublement menacés de désagrégation et de calcification. S'est créé aussi un marché de produits législatifs ouvert aux choix individuels. Il y a la course au « moins disant social ». Les libertés collectives des salariés sont subordonnées aux libertés économiques des entreprises.
Dès 1973, dans son livre « Les Lettres Luthériennes », Pasolini pressentait ce phénomène et écrivait que cela irait si loin que des citoyens en arriveraient à l'idée qu'il n'y a plus d'alternative possible. Il allait même plus loin, tout en ajoutant qu'il savait qu'il exagérait, : « Les lucioles ne brilleront plus ».
Ces phénomènes concomitant de la globalisation mondiale et des nouvelles technologies ont particulièrement eu des conséquences graves dans quatre secteurs :
Tout cela alors que Nicolas Sarkozy déclarait aux Etats-Unis que l'État c'était une entreprise et qu'il se considérait comme un entrepreneur.
Le philosophe Jacques Legendre a pu déclarer : « la paix gestionnaire est une guerre », et « la grande affaire est de mettre la main sur l'âme » ou encore « c'est l'époque étrange d'une culture qui veut en finir avec l'humanité ».
Cette dernière citation de Jacques Legendre montre que tout cela qui a l'air bien éloigné de la culture est en vérité tout proche. J'ajouterai que Pierre-Etienne Heymann n'a pas attendu aujourd'hui, loin de là, pour écrire un texte visionnaire: « Le Théâtre public saisit par le libéralisme ». Je lui laisse le soin de déplisser son argumentaire roboratif.
Aujourd'hui, nous constatons les jours passant que tout ce qui avait été construit patiemment se fissure, se casse, va même jusqu'à disparaître. Le patrimoine dans sa diversité, le spectacle vivant dans son pluralisme sont en danger. Faute de crédits suffisants, faute de personnels, faute du bouquet de liberté qu'exige la création, «  luxe de l'inaccoutumance », faute de temps donné au traitement du témoignage du temps, faute de négociation, plus généralement de considération et de reconnaissance du travail humain, faute du respect des métiers, faute de transparence, faute d'organisation devenue trop petite pour ceux qui travaillent.
Comment ne pas voir ou entendre les malaises, qui se répandent chez ceux qui s'entêtent à travailler correctement et récusent la contrainte du ni fait ni à faire, les souffrances qui entament ceux à qui une partie de leurs activités est empêchée, les colères de la fonction publique culturelle et artistique dont les membres ne retrouvent plus leur métier dans ce qu'ils font sur toute la palette de leurs responsabilités.
La RGPP est devenue la grande tondeuse des services publics. Le Président de la République se considère comme le grand éducateur et agit en covoiturage avec les grandes affaires, « ils nous infligent des désirs qui nous affligent ». Le Ministère de la culture renonce à être le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il répond de moins en moins quand on sonne à sa porte ; il a perdu son pouvoir d'illuminé. Les collectivités territoriales dont leur grand rôle est devenu immense en culture et en art voient leurs finances brutalisées par Bercy.
Le travail au sein des grandes industries culturelles et dans la foulée malheureusement à l'intérieur des services publics est tellement livré à la performance qu'ils en arrivent à ôter à leurs personnels des capacités de respiration et de symbolisation...
Tout cela n'est pas tolérable et donne l'impression qu'en haut lieu nombreux sont les hommes et les femmes de vos métiers qui sont traités comme s'ils étaient en trop dans la société.
Certes et c'est à saluer profondément, vous vous êtes sous différentes formes mobilisés et vos actions atteignent les méfaits et forfaits gouvernementaux. Mais vous le savez mieux que quiconque, il faut aller bien au delà, face au déferlement du grand retournement ultralibéral.
Il faut et je ne considère que deux points :
  1. Trouver dans la réalité actuelle l'inscription de l'imaginaire et de la création, élément décisif dans le malaise du Monde.
  2. La politique actuelle chiffre obsessionnellement, elle compte autoritairement alors que les artistes et écrivains déchiffrent et content. Ne laissons pas exterminer cette singularité historique.
Puisque je parle de singularité, permettez-moi de citer Michel Vinaver : « La décentralisation c'est un esprit. L'esprit consiste à lier le plaisir du théâtre à quelque chose d'aventureux, aux confins du connu dans les matières comme les formes. Et, en même temps à être l'abreuvoir de tous (...) cette alliance de visées inconciliables le définit. Divertir et non moins dans le même temps déranger (...) oui, déranger, remuer, bousculer dans le même mouvement que plaire ».
« Me voici m'adresser à elle (la décentralisation notamment en banlieue) comme à une personne (...) eh bien je te souhaite décentralisation, ma mie, de préserver ton identité, liées à tes origines et aux ressources dont tu vis (...) Je souhaite que tu gardes ta différence ; que tu restes aventureuse et exploratrice prioritairement. Que tu ne cèdes pas à la tendance de tout mélanger à tout, pour que tout ait le goût de tout (...) Ne laisse pas se diluer ton génie particulier ».
Bien évidemment le résultat des élections présidentielles, le renvoi de Nicolas Sarkozy, peuvent ouvrir une perspective et nous possédons une abondante réflexion sur ce qui est souhaité et souhaitable de faire. Ceci suppose d'entendre le conseil de Péguy : « Je n'aime pas les gens qui réclament la victoire et qui ne font rien pour l'obtenir. Je les trouve impolis ». Je sais que le théâtre de la Chélidoine peut compter sur votre politesse. Puis-je souhaiter avec ferveur que vous ne baissiez pas la garde et que vous ayez même des excès de courtoisie.
Seulement quelques aspects de cette politesse :
1 - La culture est un bien public, sa responsabilité doit l'être aussi.
Affirmer qu'une chose est bien public c'est d'abord rappeler que les biens publics et les biens marchands n'ouvrent pas le même type de relations avec les humains. Pour les biens publics, l'argent provient d'un effort de la collectivité pour produire, protéger, sauver quelque chose d'essentiel à cette collectivité. Le bien public est la garantie que quelque chose peut exister même là où il n'y a pas de demande solvable.
D'ailleurs le nombre des insolvables augmente. Au théâtre de la Commune d'Aubervilliers, 1000 billets de 1 à 2 euros ont été vendus la saison dernière pour garder précisément un public devenu insolvable.
La culture par essence ne peut être ni privatisée, ni marchandisée, ni étatisée. Toutes ces hypothèses sont des négations de la culture. On tente de la réduire à un échange sordide : j'ai produit, tu achètes.
La culture se décline au contraire sur le mode : nous nous rencontrons, nous échangeons autour de la création, nous mettons en mouvement nos sensibilités, nos désirs, nos imaginations, nos intelligences, nos disponibilités.
La culture n'est rien d'autre que le nous extensible à l'infini des humains et c'est cela qui aujourd'hui se trouve en danger et requiert notre mobilisation.
2 - Le financement de l'acte artistique.
Il y a un procès de la dépense culturelle, comme si on lui reprochait d'exister. Le budget de la culture est à mi-côte, il rétrécit et conduit à des agios humains. Or la création ne peut marcher à la dérive des vents budgétaires laissant trop d'artistes sans perspective de travail, l'éphémère sans assurance de financement. Maurice Schumann disait invariablement à chaque débat budgétaire au Sénat : « La seule faute que le destin ne pardonne pas au peuple c'est l'imprudence de mépriser les rêves ». Philippe Jaccotet parlant du poète écrit : « Il n'est nécessaire que s'il demeure profondément inutile et inutilisable ». Georges Bataille dans « La part maudite » rend compte de l'existence de dépenses improductives dans la société : « Chaque fois que le sens d'un débat dépend de la valeur fondamentale du mot utile, il est possible d'affirmer que le débat est nécessairement faussé et que la question fondamentale est éludée ».
Précisément l'art n'a pas un rôle subsidiaire. Il n'y a pas d'art tempéré, l'art résiste, convoque la pensée, travaille sur l'exception. Les sociétés humaines doivent prendre en compte la nature excessive qui est le propre de l'humanité où se niche la question de l'art. Ce n'est pas une petite remarque. C'est le pourquoi des dépenses improductives, tout autre chose que les statistiques budgétaires qui ne connaissent que l'utile. La beauté c'est la liberté dans l'apparence conçue comme une « entrée dans l'humanité ». L'inutile utile mais pas l'utile.
C'est sur cette base qu'ont doit poser la question du financement de la création et n'en pas démordre. Sachons nous distinguer, mais en même temps nous relier. Il est avancé l'idée de 1% du PIB pour la culture ce qui aboutirait à une augmentation de 10 % par an du budget de la culture. A cet instant je voudrais dire qu'il me heurte toujours d'entendre dire « l'art ça coûte ».
Un seul exemple, le théâtre de Bussang. Si j'ose dire ça rapporte. A Bussang, quand tous les pouvoirs publics réunis investissent un euros par an, la société locale et son territoire reçoivent 4,11 euros dont 0,61 euros de retombées directes (achats du théâtre) et 3,50 euros de retombées indirectes (dépenses des spectateurs).
Enregistrons le fait. Mais quand j'étais élu à Aubervilliers - je l'ai été 49 ans - Aubervilliers dont le niveau de vie de la population est très pauvre, c'est le décisif investissement humain qui m'a habité : avec la culture, la création artistique, la qualité des hommes s'épanouit. J'y trouve une dimension de leur piste d'envol, une libération-construction de leurs facultés d'initiatives et de compréhensions. Cela veut dire qu'il faut renoncer à l'idée de « l'homme masse » comme « homme de deuxième classe », comme « barbare dans la cité ».
3 - L'intermittence et la précarisation.
Depuis des années la profession culturelle, -artistes et techniciens-, est confrontée à une offensive visant à la réduire.
La crise de 2003 au Festival d'Avignon en a montré la dimension. Surtout, le pouvoir n'a pas voulu régler la question. Un projet de loi avait été élaboré par des députés, sénateurs et représentants de la profession ouvrière, technicienne, artistique, directoriale, afin d'être présenté à l'Assemblée Nationale où beaucoup de ses soutiens UMP ne se déplacèrent pas, laissant leur Président faire constater qu'il n'y avait pas le quorum. Cette lâcheté a bouleversé beaucoup de situations. Nombre d'intermittents n'ayant pas leurs heures ont été ou sont en train d'être exclus des Assedic et doivent, si par bonheur ils retrouvent un travail, redéposer leur dossier pour réintégrer à tout petits pas les Assedic. C'est désespérant et cela illustre la politique d'asphyxie de ce système organisée par le pouvoir et le patronat, bras dessus bras dessous. Des discussions devaient recommencer le 15 mars. Elles ont été reportées après....les élections. Nous y sommes donc.
4 - La maladie du travail.
Une psychopathologie du travail se développe, résultant de l'amputation de l'initiative des salariés. On dirait, dit le psychologue-chercheur Yves Clot, que «  ceux qui dirigent sont à la recherche d'un fantôme : un homme plein de savoir et vide de toute pensée. Cet homme me rappelle le « boxeur manchot » de Tennessee Williams ». Du coup s'il n'est pas rare que certains travailleurs «  ne tournent plus en rond », c'est surtout parce que les choses tournent mal au travail. Il est une contradiction à voir en face : l'organisation du travail aujourd'hui tend simultanément à convoquer et à refouler la subjectivité et l'intersubjectivité des travailleurs. C'est une bataille de conserver intacte la possibilité de s'étonner, d'alimenter la curiosité contre l'enfermement dans des routines défensives. La culture et l'art sont essentiels à cela. L'erreur consiste à croire que, empoisonnée au travail, la vie pourrait être placée sous une « perfusion » culturelle à l'extérieur. Quand c'est le cas d'ailleurs, cela se retourne contre la culture : lorsque l'on tarit l'espace temps du travail de tout son potentiel créatif, on casse le ressort de la demande culturelle. La culture alors se transforme en objet de consommation comme un autre. Ainsi est coupée l'herbe sous le pied à la création artistique elle-même.
5 - La liberté de création, ajoutons-y la liberté de penser.
Pierre Soulages dit : « L'art donne forme à l'inachevé ».
Lionel Ray écrit : « Danseuse, flèche échappée plus vite ».
Christa Wolf commente : « Le sentiment éprouvé dans l'expérience artistique nous permet d'imaginer ce que nous pourrions devenir ». Ecoutez Aragon : « En écoutant chanter Fougère (l'héroïne de « La Mise à Mort ») j'apprends, j'apprends à perte d'âme » et Foucault : « on écrit pour se déprendre de soi-même ». Et on ne défendrait pas avec rigueur, intransigeance, intraitabilité cette mince couche de civilisation qui peut se rompre, d'autant que le noyau même de l'être humain est actuellement attaqué. Certains artistes vont jusqu'à dire que tout ce que nous nommons avenir est comme une roulette...
Trois expériences : la mort d'une statue à Aubervilliers, la création et le suffrage universel à Blanc Mesnil, Picasso et Kazbek. Picasso avait un chien appelé Kazbek qu'il aimait peindre. Des amis le découvrent en plein travail et se moquent de la non ressemblance avec Kazbek. Picasso répond : « Quand vous dites chien, C.H.I.E.N, est-ce que cela ressemble à un chien ? De toute façon quand je peins Kazbek, ma peinture mord ».
Entendez plus généralement Picasso : «  La plupart des peintres se fabrique un même moule à gâteaux et après ils font des gâteaux. Toujours les même gâteaux. Ils sont très contents. Un peintre ne doit jamais faire ce que les gens attendent de lui (...) Il faut transpercer ce que les gens voient, la réalité. Déchirer. Démolir les armatures (...) Il faut réveiller les gens. Bouleverser leur façon d'identifier les choses. Il faudrait créer des images inacceptables. Que les gens écument. Les forcer à comprendre qu'ils vivent dans un drôle de monde (...) La nature fait beaucoup de choses comme moi, elle les cache ! Il faut qu'elle avoue (...) quand je gagne, je le sais. Si je me trompe, l'avenir choisira. C'est son métier d'avenir, non ? ».
C'est un immense front à tenir, comme il l'était déjà en 1970 quand le critique du Figaro Jean-Jacques Gauthier, en parlant de Richard III mis en scène par Patrice Chéreau, osait dire : « Il est navrant et scandaleux que les fonctionnaires comptables des deniers de l'État concèdent, attribuent, dispensent, répandent, prodiguent et gâchent des millions pour encourager au nom de la culture de semblables exhibitions.Il est inexcusable que la télévision nationale accorde un long temps d'antenne à Monsieur Patrice Chéreau pour qu'il puisse montrer au bon peuple de France le vide absolu de son inspiration et l'offensant produit de ses lubies non gratuites. Pour ma part, -poursuit-il-, je n'hésite pas à dire que je souhaite que le public d'un grand nombre de villes de province récuse peu à peu de tels animateurs et que l'on cesse d'entretenir aux frais de la communauté, des expériences de cet ordre, qui, en fin de compte, n'ont pour effet que de défigurer voluptueusement les grandes oeuvres ». L'échec de Nicolas Sarkozy c'est aussi le mépris de la « Princesse de Clèves » et de ses lecteurs.
6 - L'éducation artistique
C'est l'auberge espagnole dans l'Éducation Nationale, même si des efforts ont été faits pendant le Gouvernement Jospin, par une coopération Lang-Tasca, et dans les collectivités territoriales en général. Le temps manque pour parcourir ce chantier nécessaire où il faut en finir définitivement avec le rapport simpliste faisant du spectateur un simple consommateur, le comédien n'est pas un émetteur ni le spectateur un destinataire. Régis Debray déplisse sa pensée : « Réfléchir jusqu'au bout le fait qu'il n'y a pas de signes sans matériaux, d'émetteurs sans corps, de transmissions sans milieu, de propagation sans support c'est rappeler d'une certaine façon qu'on ne fait pas d'art théâtral en écrivant des pièces de théâtre, mais en se coltinant avec une salle, des lumières, des machinistes et des acteurs ».
J'ai une petite histoire révélatrice. C'était à une réunion des CEMEA, dans une école d'Aubervilliers. Beaucoup d'interventions se répétant, on stagnait. Une jeune institutrice, 28 ans, mère d'un garçonnet raconte qu'elle avait avec d'autres jeunes parents fait l'expérience d'acheter des jouets à son enfant et avait constaté que l'enfant oralement apprenait apparemment facilement les noms des jouets, train, wagons, locomotive par exemple. Arrive l'apprentissage de l'écriture. L'enfant s'aperçoit que le mot train (5 lettres) désigne un objet long et que le mot locomotive (10 lettres) désigne un objet court. L'institutrice constate une petite tragédie chez l'enfant pour assumer cette contradiction. L'institutrice commente : « Mon travail, c'est de m'acharner à aider l'enfant à « accéder à l'arbitrage du signe ».
Sans les confondre, il y a une osmose entre éducation artistique et amateurs et je pense souvent au texte de Roger Vaillant : « Amateur a une double signification. D'une part, c'est celui qui aime et qui s'y connaît... C'est l'amateur de danse que ravit la réussite d'un entrechat ou l'ignare ne voit qu'un saut.
L'amateur d'autre part, c'est celui qui ne fait pas profession. Il n'est pas contraint par la nécessité. C'est volontairement qu'il s'abandonne à son goût et il ne cesse jamais de le dominer. A ce dernier sens, nous retrouvons l'opposition cartésienne entre l'action et la passion. L'amateur n'est pas victime, l'objet d'une passion, il n'est pas agi, il sait en toute occasion rester le sujet qui agit : c'est la définition même de la vertu ».
J'ai un goût irrépressible des citations. Pas pour montrer que je les connais, mais parce que ce qui est si bien dit par d'autres doit être repris.
J'ai toujours ressenti, comme le facteur du film « Il Postino », la joie qui s'emparait de lui en écoutant les « métaphores » de Neruda.
Alors joyeusement permettez m'en quelques unes qui me ravissent, et sont de la pensée et de la beauté de haute mer.
Georges Balandier : «  Nous sommes dans l'obligation de civiliser les nouveaux nouveaux mondes issus de l'oeuvre civilisatrice ».
Pregrad Matvejevic : « Nous avons tous un héritage et nous devons le défendre, mais dans un même mouvement nous en défendre. Autrement nous aurions des « retards d'avenir » nous serions inaccomplis. »
« L'inaccompli bourdonne d'essentiel », a dit René Char
Jean-Pierre Vernant : « Pour être soi il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être. On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre. Entre les rives du même et de l'autre, l'homme est un pont. »
Pour faire, nous avons aussi deux idées du psychologue soviétique Vygotski , en 1920, qui n'ont pas été entendues comme elles le méritaient : « L'homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées », « Les hommes et les femmes peuvent se retrouver une tête au-dessus d'eux-mêmes ».
Et Georges Canguilhem, cet auteur de pensées dérangeantes et constructives, a écrit : « La vie est habituellement en-deçà de ses possibilités, mais se montre au besoin supérieure à sa capacité escomptée. » « Tout homme veut être sujet de ses normes. C'est pourquoi nous avons tenté d'éviter autant que faire se peut tout discours normatif de manière à ce que chacun puisse suivre selon ses propres normes sa propre allure de vie ».
C'est notre travail inouï ici à « La Chélidoine », là-bas à Bussang, ailleurs à la Comédie de Saint-Étienne, au Théâtre National de Bretagne, ailleurs encore, aux Bouffes du Nord et au Théâtre de la Bastille et encore en banlieue au Théâtre de la Commune d'Aubervilliers par exemple, du plus petit au plus grand, dans tous les théâtres qui sont toujours le bêchage incessant du terrain humain et dans leur champ de forces très petit se joue toujours toute l'histoire de l'humanité. Et on ne ferait pas sien ces mots d'Aragon qu'Antoine Vitez, ce frère en théâtre, répétait et mettait en pratique constamment : « Agir, travailler, répondre. Pas de petite digue, qui ne mérite qu'on la garde. Ne pas dormir ».